Contenu
- Personnage principal, Marguerite, une dame âgée d’origine allemande, immigrée au Canada, qui revisite son passé marqué par l’ombre du nazisme et de l’exil, alors qu’elle s’apprête à célébrer son anniversaire en famille.
« 2008. CEST LE MOIS D’AOÛT. Le soleil brille à Toronto. Le manuscrit tire à sa fin. La vieille dame relit pour la troisième fois les pages dans lesquelles elle tente de décrire les années désastreuses tel que sa famille les a vécues. » (p. 181)
« Et la honte, qu’en faisaient-ils? Qu’a-t-elle fait, Marguerite portant l’uniforme nazi, pour éviter de se trouver face à face avec des Juifs portant l’infâme étoile? Était-elle si habituée à les voir qu’elle ne les voyait plus? Avaient-ils tous émigré ou bien été déportés vers des lieux inconnus? La vieille dame cherche dans les replis de sa mémoire. Elle n’y trouve rien. Comment est-ce possible? Chaque fois qu’elle quittait la maison, qu’elle était dans la rue, dans le métro, sur le chemin de l’école, son regard a dû rencontrer le regard d’une victime. » (p. 215)
- Nombreux personnages secondaires entourant Marguerite, dont Theo, son père, un homme solide et profondément marqué par les traumatismes de la guerre, Martha, sa mère, qui fait preuve de patience et de détermination pour préserver l’unité familiale malgré l’adversité, son grand-père, perçu comme un homme bienveillant, qui la déconcerte par ses propos antisémites, ainsi que les personnes de son cercle familial et social, qui permettent de développer le contexte social et émotionnel dans lequel se déroule l’histoire.
« Elle entend dire qu’il faut se débarrasser de cette maison héritée du grand-père, la vendre, quitter Ahrenshoop qu’elle aime mais que Theo abhorre… Elle se lève, s’agenouille près de la fenêtre ouverte, l’air de la nuit est doux. Violente, la voix du père déchire le silence :
– Tu le sais, mais tu ne veux pas l’admettre, ton père ne comprenait pas que son nationalisme contribuait à la montée du national-socialisme, il a salué Hitler, a accepté que ce salaud lui fasse des honneurs… Il lui courait après pour avoir enfin ses titres de noblesse, ce stupide von qu’il a toujours envié à son collègue Harnack… Les gens en auraient ri!
– Je t’en prie, tais-toi. Ahrenshoop…
– Ah! Ahrenshoop, le lieu idyllique…George Grosz l’avait compris, il n’y a qu’à se rappeler son aquarelle de la plage avec les croix gammées… » (p. 100)
« Theo voudrait comprendre comment le passé et le présent réussissent à coexister à Rome. Ma rit quand lui se tourmente, quand il met en doute la grandeur de la réalité quotidienne qu’ils vivent à Rome. Sois heureux, lui dit-elle, regarde par la fenêtre, regarde comme c’est beau, tous ces gens pressés ou paresseux, au bout de l’escalier, autour de la barcaccia, la fontaine de Pietro Benini ou de son fils Gian Lorenzo. Que les experts continuent à discuter qui des deux a créé la sculpture, nous, réjouissons-nous de la voir, jour après jour. » (p. 123)
« Elle pourrait essayer de réécrire le texte dans sa totalité, maintenant qu’elle est au courant de l’antisémitisme de son grand-père. Inventer un discours entre lui et sa petite-fille, par exemple. Mais en a-t-elle envie? En a-t-elle le temps? Pas pour le moment. » (p. 152)
- Roman d’autofiction et de témoignage historique qui met en scène une vieille dame confrontée à des questions de déracinement et de réconciliation entre son passé et le présent; nombreux retours en arrière sous forme de souvenirs, apportant une dimension introspective et émotive à l’histoire; thèmes (p. ex., souvenirs, racines familiales, amour, perte, quête de soi) aptes à créer une expérience de lecture profonde et émotionnelle pour le lectorat.
- Mise en page aérée; texte réparti en six parties titrées et numérotées; éléments graphiques (p. ex., points de suspension, symboles indiquant un changement de scène ou un laps de temps, italiques, majuscules, notes de bas de page) qui facilitent l’interprétation du roman; mention d’une œuvre de la même auteure chez le même éditeur et citations de José Saramago et de Doris Lessing au début; dates et faits importants, mesures législatives du régime nazi, listes d’ouvrages consultés, table des matières, listes des publications de la même auteure et remerciements à la fin; courtes notes biographiques sur l’auteure à la quatrième de couverture du livre.
Langue
- Registre de langue courant dans l’ensemble de l’œuvre; mots moins connus (p. ex, véhémentes, paletot, cabossées, lépidoptères, abhorre), mots allemands (p. ex., Badebuden, Badedude, Reformkleid, Kwabla) et mots anglais (p. ex., Where are you from, writer’s block, The Bare Manuscript) compréhensibles à l’aide du contexte, à la traduction française ou aux notes de bas de page.
- Phrases de base, phrases transformées et phrases à construction particulière; prédominance de phrases déclaratives; emploi de phrases interrogatives et exclamatives, qui illustrent les réflexions, les réactions et les émotions de Marguerite face à ses souvenirs.
« Marguerite naît en 1924. Peu après sa naissance et après avoir lu un texte de Colette sur les femmes et leurs cheveux, Ma se fait couper les cheveux à la garçonne. Elle se sent légère en sortant du salon de coiffure où elle s’était fait accompagner par ses deux grandes filles, laissant le bébé à la maison, avec Lotte. Elle danse presque. Elle ne pense pas du tout à l’effet que ses cheveux courts auront sur son mari, si souvent absent, en train de défendre la politique culturelle de la DDP au Parlement prussien de la République de Weimar. » (p. 138)
« – Tous ces tableaux catholiques! Une Madone, une sainte Agnès, un saint Jean, si je ne me trompe… Tu ne vas pas te convertir au moins?
– Maman, ça n’a rien à voir avec la religion. Ce sont, crois-moi, de beaux tableaux du 16e siècle.
– Et ce long banc que Theo a dans son bureau, d’où sort-il?
– Ça a dû être un banc dans l’anti-chambre d’un évêque ou d’un cardinal, nous l’avons trouvé chez un antiquaire, à Venise. Deux enfants peuvent s’y allonger, tête à tête. Elles adorent ça.
– Tu leur fais enlever leurs chaussures, au moins? » (p. 160)
- Nombreux procédés stylistiques (p. ex., comparaison, métaphore, personnification, anaphore, antithèse, ironie) qui créent une interaction plus dynamique entre le texte et le lectorat.
« Évidemment qu’elle se sent mal de temps à autre, elle observe alors attentivement son corps et ses diverses fonctions; elle est parfois prise d’une angoisse diffuse, surtout en se réveillant le matin, avant de se lever pour échapper à des pensées noires, imprécises et désagréables – je me lève et tous mes soucis s’envolent, dit-elle – alors que ses jambes sont raides comme des manches à balai. » (p. 12)
« Cette petite bataille de gagnée, Marguerite a envie de remonter chez elle. » (p. 25)
« Déjà, elle entend l’énorme camion qui, la gueule résolument ouverte, pénètre dans la cour de l’immeuble. » (p. 33)
« Il n’aime ni cette mer, ni ce sable dans les dunes, ni la plage, ni tous ces universitaires berlinois qui se rassemblent ici pour ne rien faire. » (p. 99)
« J’étais lente à comprendre que le paradis n’existe que pour les innocents et que des innocents, il n’y en a pas, à part les tout petits enfants. » (p. 105)
« Le général prononce ces Bürger coupables de l’horreur qu’il les oblige de regarder, même si durant des années et en tout honneur, ils ne se sont occupés que de leurs affaires sans rien vouloir savoir d’autre, alors que le vent remplissait leurs nez de l’odeur de la chair humaine brûlée. » (p. 149-150)
- Prédominance de séquences descriptives qui permettent de peindre des scènes du passé; séquences narratives permettant de suivre les pensées et les préoccupations intimes des personnages, particulièrement celles de Marguerite; séquences dialoguées rendant crédibles les réactions des personnages, ainsi que l’évolution des relations entre les membres de la famille; procédés littéraires (p. ex., article de journal, lettre) rendant l’histoire crédible.
« L’opulence du bâtiment l’étouffait. Le marbre d’abord, les glaces ensuite, la guirlande de feuilles d’acanthe en plâtre, soigneusement dorée et régulièrement dépoussiérée, soulignant avec grâce la rencontre des plafonds et des murs, le large escalier et la balustrade en chêne, le tout ciré au plus haut degré, les lampadaires en cuivre jaune, les poignées des portes et les sonnettes astiquées elles aussi par des mains condamnées à l’invisibilité, tout comme les triangles métalliques qui retenaient avec efficacité la moquette couvrant les marches… » (p. 114-115)
« OUI, JE SUIS JALOUSE, admet la vieille dame. Moi aussi j’ai vécu dans des lieux remarquables, mais enfin, Rome, l’Escalier espagnol… J’étais enceinte quand, en 1946, je suis allée vivre à Tunis, je n’avais pas un sou, tout ce que je voyais de la fenêtre de ma chambre, c’était le quartier des ouvriers italiens, de petites maisons misérables qu’on n’avait pas repeintes depuis le début de la guerre. » (p. 127)
« – Je ne comprends pas pourquoi tu leur en veux.
– Je ne leur en veux pas, je les crains.
– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait?
– À moi, rien. À l’Allemagne… Ils risquent de détruire notre culture…
– Voyons, papa. Ils ne représentent qu’un pour cent de la population.
– C’est un danger grandissant…
– Je ne te savais pas si pessimiste.
– Tu devrais lire mon discours de 1922…
– Je l’ai déjà lu.
– Relis-le, Martha. Tiens, prends une autre copie. On en parlera. Ton cœur de femme… » (p. 146)
« Politique durant un service religieux
Un directeur libéral de gauche d’un lycée pour jeunes filles de notre ville s’est rendu coupable d’un déraillement de la pire catégorie. Lundi dernier, il a dans l’amphithéâtre de l’établissement, devant les enseignants et les élèves assemblés, et ceci à la fin d’un service religieux, annoncé un règlement de notre ministère de l’Éducation, règlement qui interdit la présence de la croix gammée à l’intérieur des écoles. […] Il est à souhaiter que les autorités scolaires remettent ce monsieur de façon claire et simple à sa place. » (p. 153-154)
« Monsieur Bohner,
Faites attention que les grands et petits ânes ne vous octroient pas quelques bons coups de pieds au derrière qui vous seraient bien dus après votre lamentable performance.
Vous n’êtes qu’une misérable vadrouille, vous qui n’avez obtenu qu’à genoux et par la grâce impériale ce poste que vous utilisez maintenant pour le malheur de la patrie et pour empoisonner la jeunesse allemande.
Pouah! Quel pauvre type sans patrie! » (p. 154)